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Vieux Lyon
Gravure d'un atelier de canut lyonnais : un métier à tisser sous les poutres, une famille attablée devant des bols

La soie à Lyon : de Saint-Georges aux canuts, jusqu'au nylon

Intérieur d'un atelier de tisseur en soie à Lyon, gravure de Jules Férat (1877), domaine public, via Wikimedia Commons.

Histoire

On associe la soie lyonnaise aux pentes de la Croix-Rousse et à ses canuts, et le Vieux Lyon aux Florentins, aux imprimeurs et aux traboules. La réalité est plus entremêlée. Les premiers métiers à soie de la ville ont tourné sur la rive droite de la Saône, dans les quartiers de Saint-Georges et de Bourgneuf, avant que la fabrique ne gagne la presqu’île puis les pentes. Cette page suit le fil de la soie depuis 1536, en s’arrêtant aux endroits où il passe par le Vieux Lyon, et le suit jusqu’à une usine de Vaise dont les bas de nylon ont remplacé, au milieu du XXe siècle, les bas de soie.

Une industrie arrivée d’Italie par la foire

Pour comprendre pourquoi Lyon, il faut revenir aux foires. Dès la fin du XVe siècle, elles amènent à Lyon des marchands et des banquiers d’Italie, et l’on y vend des velours de Gênes, des satins de Milan ou des taffetas de Florence, comme le rappelle le récit des Florentins, des foires et de la banque. La soie arrive donc d’abord par le commerce, pas par l’atelier.

Le premier projet vient du roi. Les Archives de Lyon conservent l’ordonnance de Louis XI de 1466, qui voulait introduire à Lyon « l’art et artifice de faire des draps, d’or et de soie » pour concurrencer l’Italie. Les Lyonnais s’y opposent, et le 12 mars 1469 le roi fait transférer la manufacture à Tours. Il faut, écrivent les Archives, attendre 1536 pour voir l’implantation de l’industrie de la soie à Lyon.

Cette année-là, en octobre, François Ier accorde aux Piémontais Étienne Turquet et Barthélemy Naris les privilèges nécessaires pour établir des métiers à tisser la soie. Les deux hommes sont exemptés du droit d’aubaine, de la taille, de l’entrée sur le vin et de l’obligation de guet et de garde, et les ouvriers étrangers qui viendront s’installer recevront les mêmes avantages. Les musées Gadagne précisent que ces lettres créent la première corporation d’ouvriers en « draps d’or, d’argent et de soye », et que Naris et Turquet font venir leurs ouvriers du pays de Gênes, avec leurs familles.

Le démarrage est progressif. Les Archives donnent quelques repères pour la suite : en 1554, le travail de la soie occupe 1 200 personnes ; en 1575, le rôle des ouvriers compte 164 veloutiers, 31 taffetatiers, 11 fileurs de soie et 15 teinturiers. C’est une industrie de métiers spécialisés, concentrée dans une ville où les capitaux italiens circulent déjà.

Saint-Georges et Bourgneuf : les premiers quartiers de la soie

Où travaillait-on ? La fiche des musées Gadagne consacrée à la soie au XVIIe siècle est claire : la soierie « s’étend hors de ses quartiers traditionnels de Saint-Georges et de Bourgneuf » pour conquérir, dans la presqu’île, la rue du Plâtre, la rue Terraille et la place Croix-Paquet. Autrement dit, avant la presqu’île et bien avant la Croix-Rousse, l’activité était installée au pied de Fourvière, sur la rive droite de la Saône, c’est-à-dire dans le périmètre que l’on visite aujourd’hui sous le nom de Vieux Lyon.

La même fiche rapporte que l’industrie se développe considérablement au XVIIe siècle, notamment grâce à la mise au point, vers 1620, du métier à la grande tire par Claude Dangon, qui permet de tisser des étoffes plus larges et façonnées. L’activité de la fabrique triple entre 1665 et 1690, et à la fin du siècle Lyon devient, selon les Gadagne, le centre incontesté de la soie, affranchi de la concurrence italienne. La révocation de l’édit de Nantes, en 1685, pousse toutefois de nombreux soyeux protestants à quitter la ville pour la Suisse, et le nombre de métiers chute à la fin du siècle.

Le quartier de Saint-Georges, que le pilier consacré à Saint-Georges décrit plus largement, garde donc un rôle plus ancien dans cette histoire que ne le laisse croire l’image des canuts à la Croix-Rousse. Il serait cependant faux d’en faire un « quartier de la soie » à l’identique du XIXe siècle : les sources lues ici ne permettent pas de dire combien de métiers y tournaient, ni de localiser tel atelier précis.

Période Ce que disent les sources Quartiers concernés
1466-1469 Ordonnance de Louis XI, puis transfert à Tours de la manufacture Lyon (échec local)
Octobre 1536 Privilèges accordés à Turquet et Naris Lyon, ouvriers venus de Gênes
XVIIe siècle Grande tire, expansion de la fabrique Saint-Georges et Bourgneuf, puis presqu’île
XIXe siècle Métier Jacquard, canuts, révoltes Pentes de la Croix-Rousse, rive droite et presqu’île
Gravure de la première révolte des canuts : cavaliers, fantassins et insurgés devant les immeubles de la Croix-Rousse
Première révolte des canuts, barrière de la Croix-Rousse, 21 et 22 novembre 1831 (gravure anonyme de l'époque, domaine public). Wikimedia Commons.

Du métier Jacquard aux révoltes des canuts

Le XIXe siècle déplace le centre de gravité. Le métier Jacquard, mis au point à Lyon en 1801, améliore la productivité, selon la synthèse du site Patrimoine-Lyon. Le mot « canut » apparaît alors pour désigner les travailleurs de la soie installés à la Croix-Rousse, des tisseurs qui travaillent pour un fabricant-négociant avec lequel ils fixent leur prix de façon.

C’est autour de ce prix de façon que naissent les conflits. D’après la fiche des musées Gadagne, la conjoncture est morose en 1831 et les salaires baissent ; le 18 octobre, les canuts obtiennent du préfet l’introduction d’un tarif, que 104 fabricants refusent d’appliquer. Le 21 novembre, plusieurs centaines de canuts se soulèvent à la Croix-Rousse et marchent sur Lyon ; après une bataille qui fait 600 victimes dans les deux camps, ils tiennent la ville dans la nuit du 22 au 23. Le 3 décembre, le duc d’Orléans et le maréchal Soult entrent dans Lyon, annulent le tarif et installent une importante garnison.

En 1834, c’est une grève générale en février, puis un soulèvement en avril : 6 000 ouvriers de la soie se lèvent dans les quartiers de la Croix-Rousse, de la rive droite de la Saône et du centre sud de la presqu’île. L’armée passe à l’offensive du 11 au 15 avril, une répression que les Gadagne qualifient de « sanglante semaine », avec plus de 600 victimes. La mention de la « rive droite de la Saône » est précieuse pour qui se promène aujourd’hui rue Saint-Jean : des ouvriers de la soie vivaient aussi de ce côté de la rivière.

Ce récit ne doit pas nourrir la légende des traboules creusées pour les canuts. Les passages du Vieux Lyon existaient avant la soierie, et les canuts s’en sont servis surtout à la Croix-Rousse : tout est dans l’article sur l’origine du mot traboule et l’usage des traboules.

Ce qu’il reste de la soie dans le Vieux Lyon aujourd’hui

Peu de bâtiments du quartier se laissent lire comme des ateliers de soie. Trois lieux permettent pourtant de toucher le sujet, sans quitter la rive droite de la Saône ou presque.

  • La Soierie Saint-Georges, 11 rue Mourguet. L’Office de tourisme de Lyon la présente comme un atelier-boutique où l’on assiste à une démonstration de métier à tisser et à une visite commentée du tissage de la soie et de l’or sur des métiers Jacquard du XIXe siècle. L’entrée est libre pour les particuliers. La fiche a été mise à jour le 2 juin 2026 ; les horaires affichés doivent être confirmés avant le déplacement.
  • Les musées Gadagne, que décrit notre visite des musées Gadagne. Leurs fiches de salle sur les influences italiennes (salle 8) et sur les insurrections des canuts (salle 21) sont la source de plusieurs passages de cette page.
  • Le musée des Tissus et des Arts décoratifs, rue de la Charité, hors du quartier : la Ville de Lyon indique, au moment où cette page est rédigée, que le musée est actuellement fermé.

Les pentes de la Croix-Rousse et leur histoire industrielle font partie des quatre ensembles du site UNESCO de Lyon, comme le rappelle l’article sur l’inscription de 1998. Elles sont hors du périmètre de ce guide.

Statue en pierre de Joseph-Marie Jacquard, l'inventeur du métier, le regard baissé et la main sur un rouleau
Statue de Joseph-Marie Jacquard, à Lyon. Son métier, mis au point en 1801, a changé le travail des canuts. Photo : Sylvie Burr, CC0, via Wikimedia Commons.

Les bas de soie, de Nottingham à Lyon

La soie a servi à habiller les corps autant que les palais. Les musées Gadagne rapportent que la technique du tissage du bas de soie au métier mécanique a été inventée en Angleterre en 1589 par le pasteur William Lee. D’abord importée à Rouen, la machine à bonneterie est implantée à Lyon par le fabricant Jean Fournier vers le milieu du XVIIe siècle.

Le rendement reste faible : en 1667, dans la manufacture de Fournier, un bon ouvrier travaillant douze à treize heures par jour ne produit que trois paires de bas en soie unie par semaine, et moins encore s’ils sont façonnés.

De la soie au nylon : l’usine de Vaise

Le XXe siècle ajoute un chapitre inattendu. D’après le dossier de l’Inventaire du patrimoine d’Auvergne-Rhône-Alpes, la Rhodiaceta crée en 1927-1928, rue du Tunnel à Vaise, une filature de soie artificielle à partir d’acétate de cellulose. Son premier nom, Rhodiaseta, associait le Rhône et la « seta » latine, la soie. Au début des années 1930, le service de la répression des fraudes s’inquiète de l’emploi du mot soie pour des fils qui ne sont pas le produit du ver à soie ; en 1932, l’entreprise ajoute « artificielle » à sa raison sociale et le terme devient Rhodiaceta. L’Inventaire indique aussi que la région lyonnaise produit en 1928 35 % du textile artificiel français.

L’usine se spécialise ensuite dans le nylon. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle est le seul producteur de nylon de France, et les premiers bas en nylon sont fabriqués à partir de 1945. La production monte en puissance : 10 000 tonnes de nylon en 1955, contre 1 000 en 1949, avec jusqu’à 7 400 employés, dont un tiers de femmes, dans les années 1960. Une plaque sur place résume l’histoire : « de 1924 à 1987, la société Rhodiaceta, devenue ensuite Rhône-Poulenc textile, a produit des fibres artificielles (acétate de cellulose) et synthétique (nylon) ».

Pour replacer ces bas de nylon dans l’histoire plus large du sous-vêtement féminin, des étoffes de lin aux fibres du XXe siècle, on peut lire l’histoire de la lingerie, de Rome à aujourd’hui, un essai documenté qui consacre un chapitre au nylon.

Le fil lyonnais ne s’arrête pas là. La maison de lingerie Lise Charmel dit sur son site être née dans les années 1950 « au cœur des quartiers de la soierie lyonnaise » ; elle a été reprise en 1975 par Jacques Daumal. La revendication est celle de la marque : elle ne dit rien du lieu exact de ses premiers ateliers.

Pour aller plus loin dans le quartier

Cette histoire se lit mieux à pied. Les repères ci-dessous aident à enchaîner les lieux sans se perdre entre les rives.

  1. Commencer par la place du Change, pour comprendre les foires et la banque italienne.
  2. Traverser le quartier de Saint-Georges, au sud, où la soierie avait ses premiers quartiers.
  3. Terminer par la rue Mourguet et la Soierie Saint-Georges pour voir un métier à l’œuvre.

Le pilier sur l’histoire du Vieux Lyon replace cette page dans la chronologie générale du quartier, de la Renaissance à l’inscription de 1998.

Sources consultées

Les faits de cette page viennent des Archives de Lyon (« Des manufactures de soierie sans taxe pour Lyon »), des fiches de salle des musées Gadagne (influences italiennes ; soie et fabrique au XVIIe siècle ; insurrections des canuts), du site Patrimoine-Lyon (« La soierie »), de l’Inventaire du patrimoine d’Auvergne-Rhône-Alpes (dossier de la Rhodiaceta, Vaise), de l’Office de tourisme de Lyon et du site de Lise Charmel.

Questions fréquentes

Pourquoi la soie s'est-elle installée à Lyon ?

Les foires attiraient déjà les marchands et les banquiers italiens, et la ville vendait des étoffes de soie importées d'Italie. En octobre 1536, François Ier accorde aux Piémontais Étienne Turquet et Barthélemy Naris les privilèges nécessaires pour y établir des métiers à tisser la soie. La fabrique lyonnaise s'est construite à partir de là.

Les canuts habitaient-ils le Vieux Lyon ?

Pas à l'époque qui a donné leur nom aux canuts. Le mot désigne, au XIXe siècle, les ouvriers de la soie installés à la Croix-Rousse. En revanche, d'après les musées Gadagne, la soierie des XVIe et XVIIe siècles avait ses quartiers traditionnels à Saint-Georges et à Bourgneuf, dans le périmètre du Vieux Lyon actuel.

Les traboules ont-elles été percées pour les canuts ?

Non : les passages existaient avant l'essor de la soierie. Les canuts s'en sont servis surtout à la Croix-Rousse. Le détail est dans notre article sur l'origine du mot traboule.

Peut-on voir un métier à tisser dans le Vieux Lyon ?

Oui, à la Soierie Saint-Georges, 11 rue Mourguet, selon l'Office de tourisme de Lyon : une visite commentée y présente le tissage de la soie sur des métiers Jacquard du XIXe siècle, avec une entrée libre pour les particuliers. Vérifiez les horaires auprès de l'atelier avant de venir.

Quel rapport entre la soie lyonnaise et les bas de nylon ?

La Rhodiaceta, usine de Vaise installée en 1927-1928 pour filer de la soie artificielle, est devenue la seule productrice de nylon de France pendant la guerre. D'après l'Inventaire du patrimoine, les premiers bas en nylon y sont fabriqués à partir de 1945.